
El Mehdi RAID (Lauréat ENA Meknès)
Le semis direct, comme étant l’un des piliers de l’agriculture de conservation, constitue une technique de plus en plus pratiquée pour atténuer et s’adapter aux effets néfastes des changements climatiques. Ce travail a pour objectif d’évaluer l’effet de la technique du semis direct sur le comportement et les performances du colza (Brassica napus L.), en comparaison avec d’autres techniques d’installation de la culture. La méthodologie de travail suivie consiste à comparer quatre modalités d’installation du colza : travail conventionnel à base du chisel (T1), travail minimum à base du vibroculteur (T2), semis direct avec un semoir classique (T3) et semis direct avec un semoir spécial pour le semis direct (T4). Les résultats obtenus ont montré que, le traitement T4 a engendré une levée synchrone et homogène, avec le taux de levée le plus élevé de 81,3 % en moyenne et un coefficient de variation le plus faible de 15,5 %. Le même traitement T4 a engendré un gain de rendement en graines par hectare de 69,18%, 49,69 % et 60,39 % par rapport à T1, T2 et T3, respectivement. De plus, le semis direct (T4) a enregistré l’efficience d’utilisation de l’eau la plus élevée avec une moyenne de 10,3 kg/mm/ha. Cependant, les plantes issues du semis direct (T4) ont subi un stress vu leur densité élevée par rapport aux autres traitements, ce qui s’est répercuté négativement sur leurs paramètres morphologiques et physiologiques (conductance stomatique, indice de chlorophylle, indice d’azote dans les feuilles, teneur en flavonols et température foliaire). En ce qui concerne l’humidité volumique du sol, aucune différence significative n’a été enregistrée entre les différents traitements. Néanmoins, T4 a présenté les valeurs les plus élevées.
Introduction
Malgré les efforts déployés par le Ministère de l’Agriculture, le développement de la filière des oléagineux reste insuffisant et loin d’atteindre la demande croissante des consommateurs en huile de table, évaluée à 14 litres/habitant/an (Sayouti et Ait El Mekki, 2015). Ainsi, en 2019, la couverture des besoins nationaux en oléagineux était seulement de 1.7% (MAP ecologie, 2021). Les quantités collectées des oléagineux sont très faibles et on assiste à un recours à l’importation de 30 000 à 60 000 T/an pour pouvoir fonctionner les unités de trituration (MAPDREF, 2021). Le colza, avec un rendement moyen allant de 19 à 30 qx/ha pour la variété Alia par exemple et une teneur en huile moyenne qui dépasse 51% pour les variétés Narjisse et Moufida (Nabloussi et al., 2018), représente une vraie solution qui peut engendrer le bon développement et la relance de la filière.
Ainsi, pour arriver à atteindre les objectifs ambitieux de production, il reste indispensable de maîtriser l’installation de la culture. Dans ce cadre, le semis direct constitue un outil intéressant qui peut contribuer à l’amélioration des rendements du colza. En effet, le semis direct a prouvé une meilleure productivité de l’eau, du sol et des intrants, avec moins de consommation surtout en carburant, machines agricoles, engrais, temps de travail et semences, puisque chaque intrant est optimisé au maximum par son dépôt au bon endroit et au bon moment selon les conditions pédoclimatiques. Cette technique contribue aussi à la séquestration de carbone par la réduction des émissions de CO2 (Aibar, 2006).
Au Maroc, aucun travail de recherche sur le semis direct du colza n’a été entrepris. L’objectif de cette étude est donc d’évaluer l’effet du semis direct de la culture du colza sur ses différents paramètres de production, en comparaison avec d’autres techniques d’installation.
Matériel et méthodes
L’essai a été mené pendant la campagne agricole 2021-2022. Il a été conduit de début décembre à fin mai à la Ferme Pédagogique de l’ENA de Meknès. La pluviométrie totale enregistrée durant cette période, correspondant au cycle de la culture, est de 176,6 mm. En effet, durant les mois de décembre, janvier et février le Maroc a connu une sècheresse exceptionnelle par son intensité, son ampleur et sa durée. Face à cette situation, on a procédé à des irrigations d’appoint de 36 mm en total comme complément aux pluies, depuis le 11 janvier 2022 jusqu’au 19 février 2022, correspondant au stade rosette de la culture.
La variété lignée « ALIA » (code : INRA-CZFK07), qui présente un rendement moyen de 28 qx/ha et une durée de cycle de 150 à 160 jours avec une teneur moyenne en huile de 49% (Nabloussi et al., 2018), a été utilisée dans cet essai.
Quatre traitements ont été mis en place :
- Travail conventionnel du sol (T1) : Chisel + Vibroculteur + Semis.
- Travail minimum (T2) : Vibroculteur + Semis.
- Semis direct avec un semoir classique conventionnel en ligne (T3).
- Semis direct avec un semoir spécial (T4).
Le dispositif expérimental adopté est un BAC avec 3 répétitions. L’essai est composé de 12 parcelles élémentaires d’une superficie de 108 m² chacune (12 m x 9 m). Chaque parcelle élémentaire est constituée de 24 lignes de colza semée en ligne dont l’écartement interligne est de 50 cm (espacement intra-ligne non contrôlé). Le semis a été réalisé le 1er décembre 2021, avec une dose de 5 Kg/ha, sur un précédent lentilles.
Résultats et discussion
1. Etablissement du peuplement pieds/m²
Le traitement T4 correspondant au semis direct à l’aide d’un semoir spécifique, ayant engendré une levée synchrone et homogène a présenté le taux de levée le plus élevé avec une moyenne de 81,3 % et un coefficient de variation de 15,5% à la date du 20 décembre 2021. En effet, une valeur maximale de 98,6% a été atteinte pour ce traitement.
Ainsi, malgré que vers la fin du mois de décembre, soit 15 à 20 jours après levée, le nombre de plantes/m² a subi une diminution importante à cause d’une attaque sévère des altises. Le traitement T4 a gardé son avantage avec un peuplement final de 58 pieds/m², suivi par les traitements T1 et T2 ayant enregistré des peuplements de l’ordre de 39 et 40 pieds/m² respectivement. Quant au traitement T3, il a engendré le plus faible peuplement final avec une valeur moyenne de 27 pieds/m² (Figure 1). La supériorité du traitement T4 correspondant au semis direct du colza avec un semoir spécial s’explique par la présence des roues plombeuses derrière les éléments semeurs qui ont amélioré le contact entre la graine et la terre et ont ainsi favorisé les processus de germination et de levée. Ce dispositif a également permis une profondeur de semis homogène.

Figure 1 : Evolution du peuplement du colza sous différents traitements
En plus, les conditions favorables d’imbibition suite à la disponibilité de l’eau emmagasinée dans la couche superficielle du sol et qui est favorisé par la présence des résidus en semis direct ont permis d’obtenir des levées importantes pour ce traitement.
Les résultats obtenus concordent avec les études antérieures réalisées sur les céréales rapportées par Aboudrare (1992), Maataoui (2000), Mrabet et Bouzza (1996) et Mrabet (1997), qui ont observé une meilleure levée des céréales sous le semis direct que sous le labour conventionnel. De même, Baeumer et Bakerman (1973) ont conclu que l’absorption de l’eau par la semence est plus rapide sous le non labour, notamment durant les années sèches et chaudes.
2. Conductance stomatique foliaire
L’analyse de la variance a révélé l’existence de différences significatives entre les quatre traitements testés. Le traitement T3 a présenté les valeurs les plus élevées de la conductance stomatique ce qui indique l’état de confort hydrique relatif par rapport aux autres traitements.
Cependant, les traitements T1 et T2 ont présenté des niveaux de conductance stomatiques statistiquement similaires. Par ailleurs, le traitement T4 est considéré comme étant la modalité la plus stressée parce qu’il a présenté le flux le plus faible (Tableau 1).
Cette différence est due en grande partie à la densité des plantes, générée par chaque type de modalité d’installation de la culture. En effet, plus le peuplement pieds/m2 est élevé, plus la compétition inter-plantes et la demande en eau sont grandes et, donc, plus les plantes seront rapidement confrontées au stress hydrique. La même tendance a été enregistrée pour les autres paramètres physiologiques : indice de la teneur en chlorophylle, l’indice de la teneur en azote, la température foliaire et la teneur en flavonols.
Des résultats similaires pour le tournesol ont été rapportés par Aboudrare (2000) qui a trouvé que plus la densité du peuplement est élevée au début du cycle, plus la consommation en eau est importante et plus le stress hydrique s’installe rapidement.
3. Efficience d’utilisation de l’eau
Deux groupes différents selon les valeurs de l’efficience d’utilisation de l’eau ont été enregistrés. Le premier contient le traitement T4 qui a présenté la plus grande valeur (10,3 kg/mm/ha), ce qui est expliqué par sa supériorité en termes de rendement grains par hectare (générée essentiellement par l’effet de la densité élevée de peuplement). Le deuxième comporte les traitements T1, T2 et T3 avec des valeurs respectives de 6,0 ; 6,6 et 6,4 kg/mm/ha.
Ces résultats concordent avec ce qui a été rapporté par Nakiguliet al. (2021), Wang et al. (2018) et Mrabet (2002) qui ont trouvé que le non labour augmente l’efficience d’utilisation de l’eau notamment en années sèches.
4. Rendement en graines par hectare
Le faible poids des graines par plante du traitement T4 (Tableau 2) a été largement compensé par sa densité de peuplement élevée et a présenté le rendement en graines le plus élevé avec une valeur de 24,7 qx/ha (Figure 3). Les trois autres traitements T1, T2 et T3 ont présenté des rendements inférieurs au traitement T4 et statistiquement similaires avec des valeurs moyennes respectives de 14,6 qx/ha, 16,5 qx/ha et 15,4 qx/ha. En passant du travail conventionnel (T1) au semis direct (T4), on relève une augmentation du rendement grain estimé à 10,1 qx/ha en moyenne (Figure 3).

Ce résultat concorde avec ceux de Lythgoe et al. (2001), Bilgili et al. (2003), Christensen et Drabble (1984) et O’Donovan (1994) qui ont tous signalé des rendements en graines faibles chez le colza à bas peuplement. En outre, Ozer (2003) a également rapporté que le colza qui pousse à des densités élevées pourrait donner un rendement en graines plus élevé que celui de faibles densités.
Conclusion
Le semis direct avec le semoir spécial (T4) a montré un potentiel important notamment pour l’installation de la culture et la réussite de la levée. En effet, le traitement T4 a enregistré un taux de levée de l’ordre de 81,3%. Cependant, ce peuplement élevé a accentué le phénomène de compétition sur l’eau et les nutriments et a provoqué un stress chez les plantes, ce qui s’est répercuté négativement sur leurs paramètres morphologiques et physiologiques. Bien évidemment, la densité relativement faible des autres traitements notamment T3 a créé un état de confort hydrique et nutritionnel pour les plantes. Du point de vue rendement en graines estimé par hectare, le semis direct avec le semoir spécial (T4) a concrétisé son avantage de densité élevée par le rendement le plus important avec une moyenne de 24,7 qx/ha contre 14,6 qx/ha, 16,5 qx/ha et 15,4 qx/ha pour T1, T2 et T3 respectivement.
Références bibliographiques
– Aibar J., 2006. La lutte contre les mauvaises herbes pour les céréales en semis direct : Principaux problèmes. Zaragoza : CIHEAM. Options Méditerranéennes : Série A. Séminaires Méditerranéens ; n. 69, pages 19-26.
– MAPDREF, 2021. Agriculture de conservation à base de semis direct pour les grandes cultures. Disponible sur : https://www.agriculture.gov.ma/fr/projet/agriculture-de-conservation-base-de-semis-direct-pour-les-grandes-culture (consulté le : 15/01/2022).
– Nabloussi, El Asri, Essahat, Hamal, El Fechtali, 2018. Fiche technique culture de colza Brassica napus L. Division de l’Information et de la Communication INRA. ISBN : 978-9920-787-01-7.
– Sayouti et Ait El Mekki, 2015. Le Plan Maroc Vert et l’autosuffisance alimentaire en produits de base à l’horizon 2020. Alternatives Rurales (3).
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Remerciements : Les auteurs remercient l’ensemble du personnel technique des deux structures de l’ENA Meknès : Unité de Machinisme Agricole et Ferme Pédagogique et de Recherche.

