Situation phytosanitaire des blés et d’orge dans la région Fès-Meknès durant la campagne 2024/2025 : enjeux de changement climatique

Par Meriem Guartoumi El Idrissi et Abdellatif Benbouazza (INRA-CRRA Meknès)

Ir Meriem Guartoumi El Idrissi, Chercheure
Malherbologie
URPP – CRRA Meknès

Au Maroc, le secteur céréalier revêt une importance économique et sociale majeure. Il mobilise près de 70 % des surfaces cultivées en cultures annuelles et constitue la base de l’alimentation nationale (MAPMDREF, 2020). Malgré cette importance, la production reste déficitaire en raison de l’accroissement démographique de la population et de la baisse des récoltes (Khanfri et al., 2018). Cette insuffisance résulte du cumul de plusieurs contraintes abiotiques, dont les aléas climatiques (Langridge et al., 2022). A cela, s’ajoute l’effet des contraintes biotiques, notamment les maladies, les mauvaises herbes et les ravageurs, dont les maladies fongiques constituent la principale menace pour la filière en causant des pertes massives et destructrices (Tadesse et al., 2024 ; Dehbi et Lahlali, 2024). Au Maroc, les rouilles (jaune, brune et noire), l’oïdium, la septoriose et la rhynchosporiose de l’orge comptent parmi les maladies les plus fréquentes, dont la prévalence et la sévérité varient selon la zone agro-écologique, les conditions agroclimatiques, les stades de développement des cultures et la sensibilité variétale (Bozalmat et al., 2024).

A l’échelle régionale, la zone Fès‑Meknès, s’impose comme un pôle agricole majeur du pays, distinguée par l’importance de ses cultures céréalières (blé tendre, blé dur et orge), qui contribuent significativement à la sécurité alimentaire. Durant la campagne 2024/2025, la superficie emblavée est de l’ordre de 640 611 hectares, dominée par le blé tendre, suivi du blé dur et de l’orge (311 026 ha ; 167 590 ha ; 161 995 ha respectivement) avec une contribution respective à la production de 52 %, 28 % et 20 % (DRA, 2025). Dans son contexte climatique, la région se caractérise par une diversité des zones agroclimatiques, offrant des environnements propices pour le développement et la propagation des maladies fongiques des céréales. En effet, les contrastes climatiques entre les plaines et les zones de piémont, combinés à la variabilité des pratiques culturales et du matériel végétal utilisé, influencent fortement la sévérité et la prévalence des maladies. En 2019, les taux d’infection les plus élevés ont été observés à Saïss, Tadla et dans le Moyen Atlas, dont la situation a enregistré des pertes moyennes de rendement de 20 % et 10 % sur les champs de blé tendre et de blé dur, respectivement (El Jarroudi et al., 2020). Le changement climatique et l’intensification des échanges commerciaux favorisent l’émergence de souches pathogènes plus virulentes et l’extension des zones à risque phytosanitaire, soulignant l’importance de cultivars résistants et de pratiques agricoles durables (Bozalmat et al,. 2024 ; Chakraborty et Newton 2011).

Ainsi, l’impact de chaque maladie fongique sur les composantes du rendement, dépend de l’emplacement agroécologique. Cela souligne la nécessité de mettre en place un suivi national rigoureux et continu de l’état sanitaire des céréales en vue de développer des programmes de gestion efficients et durables (El Wazziki et Yousfi, 2024). Dans ce sens, une surveillance phytosanitaire s’impose, permettant de comprendre la dynamique des bioagresseurs et d’orienter les stratégies de gestion intégrée des maladies. Cette approche permet de fournir une base de données sur l’évolution et l’importance spatio-temporelle de chaque maladie, la prévalence, l’incidence, la sévérité, les pertes occasionnées ainsi que l’émergence de nouvelles maladies, car chaque pathogène peut avoir des races multiples dans différentes régions (Ramdani, 2018). Par ailleurs, ce processus contribue à la pré- sélection de variétés résistantes. Il favorise également la collaboration avec les sélectionneurs et l’orientation des programmes de recherche sur les maladies des céréales et la création variétale (Bouarda et al., 2022). Un autre avantage est d’établir une carte épidémiologique montrant la distribution de chaque maladie et en conséquence recommander des variétés adaptées à une région donnée et la mise en place de systèmes d’alerte et de surveillance (Ramdani, 2018).

L’objectif de ce présent travail est de dresser un aperçu sur l’état sanitaire des cultures des blés et de l’orge dans la région Fès-Meknès au cours de la campagne agricole 2024/2025 selon une approche spatio-temporelle ; permettant de faire une liaison entre la progression de la maladie et la phénologie de la plante, elle aide également à identifier les moments propices pour toute intervention fongicide comme elle peut servir à modéliser les risques épidémiques selon les stades phénologiques.

MATERIELS ET METHODES :

Figure 1: Distribution spatiale des sites prospectés sur les sept zones étudiées.

La surveillance des champs céréaliers a été réalisée selon les stades phénologiques clés de la culture notamment, le tallage (janvier–février), la montaison–floraison (mars) et le remplissage des grains jusqu’à la maturité (avril–mai). Ces périodes ont été fixées tout en considérant que la campagne agricole est normale. Les axes routiers parcourus traversent les plaines de Saïs, le Moyen Atlas, Taounate, en plus de la zone de Moulay Bouselham comme étant une zone limitrophe. Ces prospections ont été programmées sur 12 jours répartis le long du cycle de la culture. Durant les prospections, les champs prospectés ont été choisis tous les 8 à 12 km (Dehbi et Lahlali, 2024). Au niveau de chaque arrêt, l’identification visuelle et le diagnostic des principales maladies fongiques de blé et d’orge ont été faits sur la base de leurs symptômes typiques sans oublier de noter leurs niveaux de sévérité et de prévalence (Zahri et al., 2014b ; Kusa et al., 2025). Les informations collectées ont porté sur les espèces hôtes, le stade de croissance, la variété en cas de possibilité, la prévalence, la sévérité pour les maladies foliaires et l’incidence en cas de maladies systémiques.  La sévérité des rouilles (jaune, noire et brune) a été estimée suivant l’échelle modifiée de Cobb en allant de 0 jusqu’à 100% (Roelfs et al., 1992). Pour les maladies type septoriose (MTS), la sévérité a été basée sur l’échelle double digit de Saari & Prescot (Wakie et al., 2016) tandis que celle de l’oïdium a été déterminée comme étant le pourcentage de la surface atteinte allant de 0 jusqu’à 100%.

RESULTATS :

La campagne agricole 2024/2025 a été caractérisée par une irrégularité spatio-temporelle notable des précipitations, influençant fortement le développement des céréales. L’impact de ce déficit hydrique sur l’agriculture a été particulièrement sévère, avec une baisse estimée de la production céréalière de 43% par rapport à la campagne précédente (MAPMDREF, 2024).  Par ailleurs, les précipitations enregistrées à partir du mois de février ont permis une reprise considérable de l’activité végétative dans certaines régions, et ont favorisé d’autre part le développement des maladies cryptogamiques du blé et d’orge.

Figure 2: Sévérité moyenne des principales maladies de blé en fonction des principaux stades et dans les différentes zones prospectées.
Figure 3: Sévérité moyenne des principales maladies de l’orge en fonction des principaux stades et dans les différentes zones prospectées

 La surveillance des maladies des blés et d’orge a concerné la zone d’activité du CRRA-Meknès, dont les zones prospectées sont au nombre de 7 à savoir Sidi Kacem, Kénitra, Taounate, Meknès, Fès, Sefrou et Azrou (figure 1). Le nombre des champs inspectés est de 51 champs de blé dur, 212 champs de blé tendre et 52 champs d’orge, cette variation résulte principalement de la densité inégale des champs d’une zone à l’autre. Les principales maladies recensées sont : la rouille jaune, la rouille brune, la rouille noire, la septoriose, l’oïdium et la rhynchosporiose. Dans l’ensemble, l’oïdium a été constaté dès le stade tallage avec une prévalence de 47% chez le blé tendre et de 43% pour le blé dur (figure 3). Une infection maximale a été enregistrée entre montaison et floraison dans la région de Meknès (S = 47%). La rouille jaune et la rouille des feuilles ont fortement envahi le blé dur, surtout en phase de remplissage-maturité à Kénitra (S=64%) et Azrou-Sefrou (S=24 et 28%) respectivement, tandis que la rouille noire est dominante sur le blé tendre (P=75%) pendant le même stade, mais uniquement à Meknès-Sefrou. La phase reproductive constitue le début des infections foliaires, notamment les rouilles et la septoriose. Cette dernière est faiblement prévalente (20%) sur le blé tendre avec une sévérité maximale à Kénitra (S=44%). La pourriture racinaire et l’helminthosporiose sont présentes sous forme de traces sur le blé tendre, tandis qu’elles sont absentes sur le blé dur à côté du charbon. Pour l’orge (figure 4), l’oïdium est prévalent pendant tous les stades avec un pic de prévalence pendant la maturité (89%) atteignant une sévérité de 45% à Kénitra et Taounate. La rhynchosporiose est aussi importante en maturité (P=89%), sa sévérité est maximale à Sidi Kacem (55%). Quant à la région de Fès, elle est modérément infestée pendant tous les stades et pour toutes les maladies. Également, l’analyse statistique des données a permis de déduire une augmentation nette et significative de la prévalence et de la sévérité pour les trois cultures durant les trois stades et dans l’ensemble des zones surveillées (figure 4). En effet, la prévalence et la sévérité ont enregistré une hausse, passant respectivement de 3,2 % à 16,8 % et de 1,5 % à 6 %, entre les stades du tallage, de la montaison–floraison et de la maturité physiologique. Ainsi, pour toutes les maladies, la prévalence la plus faible a été enregistrée à Fès (4,3 %) contre 12,8 % à Meknès, alors que pour la sévérité, les niveaux les plus faibles ont été notés à Fès (1,7 %) contre 6,4 % à Kénitra et 6 % à Meknès, confirmant par la suite un effet zonal et une vulnérabilité agro-climatique plus marquée. Cette progression suggère que l’infection tend à s’intensifier en fin de cycle, probablement liée à la maturité physiologique de la plante et à des conditions microclimatiques plus propices à la multiplication du pathogène et à l’expression des symptômes au fur et à mesure du développement de la plante, d’où  la nécessité d’une surveillance continue du tallage à la maturité et à des endroits différents pour avoir une description représentative de la situation phytosanitaire de la région d’étude.

Figure 4: Augmentation significative de la prévalence et de sévérité durant les trois stades et dans l’ensemble des zones.

CONCLUSION ET RECOMMANDATIONS

Les prospections réalisées durant cette campagne ont permis de compléter les enquêtes précédentes et d’affiner l’évaluation de la situation phytosanitaire des principales céréales de la région. Cette investigation a mis en évidence l’effet combiné de la zone et du stade phénologique des céréales sur la dynamique des maladies fongiques de blé et d’orge dont les tendances constatées sont biologiquement et épidémiologiquement cohérentes. Malgré ses limites qui résident en : la difficulté de reconnaître la variété utilisée dans chaque champ ; la non-uniformité des stades végétatifs des hôtes à travers les zones prospectées ; et la non-disponibilité des données climatiques de chaque zone.  L’étude a montré que l’infection s’intensifie avec l’avancement du stade phénologique, en raison d’une sensibilité accrue de la plante durant la sénescence et de conditions favorables aux rouilles et à la septoriose. Les observations à travers les zones peuvent aider à déterminer la sensibilité régionale à un groupe de pathogènes donné, en raison des conditions météorologiques propices à leur prolifération, et permettent aussi la détection d’un nouveau pathogène et/ou race. Ce type de prospection peut être complété par des estimations quantitatives et régulières de la fréquence, de l’abondance ou de l’incidence des organismes dans le temps et dans l’espace permettant l’élaboration de modèles prévisionnels des événements plantes-pathogènes.

 La méthode de prospection adoptée a intégré également la notion de l’interaction stade*environnement, ouvrant la porte à des interprétations analytiques fiables des interactions complexes du système plante-pathogène-environnement. Ce résultat peut être confirmé par des essais multi-sites à travers le pays. Ces essais permettront d’avoir des données fiables de la progression, par région, de chaque maladie sur chaque variété. Ainsi, une interprétation analytique de l’interaction variété*pathogène*environnement sera possible. Egalement, l’interaction existante entre les zones et les stades renforce l’intérêt d’une surveillance phytosanitaire intégrée tenant compte à la fois des caractéristiques agro climatiques locales et du calendrier cultural. Cela permet de définir des stratégies de lutte fongique adaptées à la sensibilité régionale et aux périodes de risque maximal avec la promotion de l’utilisation des variétés résistantes dans les zones les plus exposées aux attaques fongiques.

Références

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