
Amal Labaioui, Science du Sol, URGRNSEQ – CRRA Meknès
Selon le quatrième rapport d’évaluation (RE4) du Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC), la température mondiale moyenne à la surface, les précipitations et les phénomènes extrêmes tels que les fortes précipitations et les sécheresses ont considérablement changé et ces changements sont très susceptibles de continuer dans le futur (GIEC 2007). En effet, les températures moyennes mondiales ont augmenté de 0,2 ° C par décennie depuis les années 1970, et les précipitations moyennes mondiales ont augmenté de 2% au cours des 100 dernières années. Les changements climatiques sont spatialement hétérogènes. Certains endroits, comme l’Arctique, subissent des changements beaucoup plus importants que les moyennes mondiales, tandis que d’autres sont exposés à des effets secondaires comme la hausse du niveau des mers (GIEC, 2007a). Il est de plus en plus probable que les fluctuations des variables climatiques telles que les précipitations et en particulier la température auront une incidence sur la diversité biologique et sur la répartition géographique des habitats favorables aux espèces (IPCC, 2007).
Les changements climatiques sont aujourd’hui reconnus comme l’une des principales menaces pour la survie des espèces et l’intégrité des écosystèmes partout dans le monde. et peuvent déjà donner lieu à plusieurs extinctions d’espèces récentes (McLaughlin et al., 2002; Pounds et al., 2006). Dans le siècle dernier, beaucoup d’espèces ont déménagé vers les pôles où vers une altitude supérieure (Parmesan et Yohe, 2003;. Racine et al, 2003) et continueront certainement à le faire. Ces changements du climat constituent une question environnementale qui mérite une attention particulière en matière de planification et de diversification des productions agricoles et de préservation des espèces. La connaissance des propriétés spécifiques de ces changements, susceptibles d’avoir un impact sur l’aire de distribution des espèces, constitue donc un élément central des stratégies d’adaptation (Heller et al., 2009).
L’impact potentiel du changement climatique sur la production agricole varie dans l’espace, et dépend des contraintes biophysiques spécifiques à chaque culture (Anton et al., 2013). En effet, l’impact du changement climatique sur la production de diverses cultures varie nettement en fonction principalement de la région, la saison de croissance, les cultures et leurs seuils de température. Les céréales, les oléagineux et les protéagineux dépendent de la température et de la longueur du jour pour arriver à maturité. L’augmentation de la température peut raccourcir la durée de la période de croissance de ces cultures, réduire ainsi leurs rendements (Porter et Gawith 1999;. Tubiello et al 2000) et modifier leurs zone de production en rendant inaptes certaines zones actuellement cultivées.
Par région, l’Europe devrait connaître la plus forte croissance des zones de production agricole, les zones aptes pour la mise en culture augmenteront de 3,7%. Olesen et Grevsen (1993) prévoient également que, pour les légumes cultivés en plein champ en Europe, l’augmentation de la température sera généralement bénéfique, permettant une expansion de la production au-delà des zones actuellement cultivées. En Antarctique et en Amérique du Nord, les zones aptes pour la mise en culture augmenteront de 3,2% et 2,2% respectivement. L’Afrique sub-saharienne et les Caraïbes devraient souffrir d’une diminution de la superficie des terres propices à la mise en culture (-2,6% et -2,2%, respectivement). Aussi, une tendance générale vers une diminution des superficies cultivées est remarquée dans la ceinture du Sahel, des parties de l’Afrique australe, l’Inde et le Nord de l’Australie (Lane et al, 2007).
Pour sa part, le Maroc n’a pas été épargné des changements climatiques et de leurs impacts. Ces changements ont influencé différents phénomènes naturels notamment le régime de précipitations. Les précipitations tendraient vers une diminution des volumes annuels tout en marquant une concentration dans le temps. Les températures hivernales minimales tendraient, quant à elles, vers une augmentation alors que les maximales estivales vers une diminution. Ce qui explique les conditions de plus en plus sèches pour les espèces cultivées au Maroc. Ces tendances affecteront sans doute l’aptitude des terres marocaines aux différentes cultures. En effet, la carte pédo-climatique des terres agricoles pluviales au niveau national indique qu’actuellement seulement 4% de la superficie totale du pays a une aptitude très élevée pour la culture du blé dur, 12 % à aptitude modérée, 25 % à faible aptitude et 59% sont considérées inaptes à la culture du blé dur. Des projections futures du climat selon le scénario A1B en 2050, montrent que le Maroc aura 61% de sa superficie inapte à la culture du blé dur, 30 % à faible aptitude, 7% à aptitude modérée et 2% seulement à aptitude élevée (Benaouda et Balaghi, 2002). Cela nécessite dés à présent des stratégies d’adaptation et des solutions d’atténuation des effets du changement climatique, ce qui augmente le besoin de recherche dans ce sens.
Dans cette étude, les gammes écologiques de la base de données EcoCrop de la FAO (FAO, 2000) ont été intégrées avec le modèle mécaniste de base (appelé également EcoCrop) initialement mis en œuvre dans DIVA-GIS (Hijmans et al., 2001) afin d’évaluer l’impact potentiel du changement climatique sur l’aire de répartition des cultures dans la zone de Meknès. Quatre cultures à savoir le blé, le pois chiche, l’olivier et l’amandier, occupant une superficie importante dans la zone d’étude, ont été choisies. Les données climatiques actuelles de la base de données worldclim ont été utilisées. Le modèle a été projeté ensuite en utilisant les données climatiques futures du modèle Miroc-ESM pour le scénario d’émissions RCP8.5, téléchargé du site www.ccafs-climate.org. Enfin, l’impact du changement climatique sur l’aptitude des terres de la zone de Meknès aux quatre cultures choisies est évalué.
Spécifiquement, l’étude s’est articulée autour des questions suivantes : I) d’un point de vue bioclimatique, quelle est l’étendue des aires favorables à ces cultures ? ii) au regard des projections climatiques, quel est l’effet potentiel des changements climatiques sur l’étendue de ces aires et leur distribution géographique à l’horizon 2050 ? iii) quelles sont les implications de ces résultats pour l’élaboration de politiques futures de cultures ?

Figure1. Aptitude actuelle (A) et future (B), à la culture du blé
Les projections climatiques selon le modèle Miroc-ESM, montrent que la zone d’étude connaîtra une augmentation d’aptitude des terres aux trois cultures à savoir le blé, l’olivier et l’amandier, selon le scénario Rcp8.5 à l’horizon 2050 (Figure 1). Par conséquent les stratégies de développement et d’amélioration de ces trois cultures ne feront pas face aux contraintes importantes liées aux conditions climatiques et devraient se concentrer sur le développement organisationnel des circuits de commercialisation. Aussi, plusieurs initiatives pourraient être entreprises pour améliorer la gestion agronomique et renforcer les capacités des agriculteurs, en améliorant les techniques de contrôle des ravageurs et maladies ainsi que les systèmes de plantations. Par contre, pour le pois chiche (Figure 2), les résultats montrent une diminution de l’aptitude des terres de Meknès, les terres marginales passeront de 5% à 75% de la superficie totale de la zone. Ces zones qui perdront en aptitude ont besoin d’être maintenues en utilisant des stratégies ciblées telles que l’irrigation, le décalage de la date de semis ou l’utilisation des variétés plus résistantes à la sécheresse. Les zones qui sont susceptibles de souffrir d’une diminution significative d’aptitude doivent commencer à se diversifier, en s’orientant vers d’autres cultures, sitôt que le pois chiche n’est plus approprié.

Figure2. Aptitude actuelle (à gauche) et future (à droite), à la culture du pois chiche
Notons enfin que les éléments qui viennent d’être présentés s’appuient uniquement sur les valeurs moyennes des températures et des précipitations. L’éventualité d’évènements extrêmes et, de façon plus large, la prise en compte de la variabilité de ces facteurs pourraient conduire à des impacts différents. En effet, si les scénarios prévoient des températures douces en moyenne, la probabilité d’épisodes de froid ou de canicules dévastateurs pour certaines cultures, n’est pas à écarter. Cela est également valable pour les précipitations où des périodes de sécheresse ou de fortes pluies peuvent être nuisibles pour les cultures
Des études approfondies doivent être menées sur l’impact potentiel des changements climatiques sur d’autres espèces et en utilisant d’autres modèles climatiques pour permettre la comparaison et la confrontation des résultats obtenus et pour une plus grande pertinence dans la prise de décisions car de mauvaises options de gestion peuvent s’avérer encore plus dramatiques que les changements climatiques. La variation des résultats d’un modèle à un autre, permet d’avoir une meilleure idée des incertitudes accompagnant chaque modèle et appelle à en tenir compte dans les planifications.
Références bibliographiques
Benaouda H. et Balaghi R., 2002. Les changements climatiques : Impact sur l’agriculture au Maroc. Partie I : stratégie de développement agricole durable.
Eitzinger A., Läderach P., Carmona S., Navarro C. et Collet L, 2013. Prévision de l’impact du changement climatique dans les zones de production du café et de la mangue en Haïti. Rapport Technique final du CIAT.
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Parviainen M., Luoto M., Rytta T. and Heikkinen R.K., 2008. Modelling the occurrence of threatened plant species in taiga landscapes: methodological and ecological perspectives. Journal of Biogeography 35, 1888–1905.
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