Agroforesterie en verger de pommier : évaluation d’un nouveau modèle pour la résilience des systèmes traditionnels

Rachid Razouk1, Bouchra Ayat1,2, Lahcen Hssaini1, Hamid Mazouz2

1 INRA CRRA Meknès – 2 UMI FS Meknès

Dr Rachid Razouk, Chef du Service Recherche-Développement du CRRA Meknès
Dr Rachid Razouk, Chercheur
Agrophysiologie des arbres fruitiers et de l’olivier
Chef du Service Recherche-Développement du CRRA Meknès

La production fruitière au Maroc est confrontée à des défis croissants liés à la variabilité climatique, à la rareté de l’eau et à la dégradation progressive des sols. Les systèmes de vergers traditionnels, souvent fondés sur des monocultures intensives, peinent à maintenir leur productivité et leur rentabilité dans un contexte marqué par la hausse des températures, la diminution des précipitations et l’instabilité des marchés. Longtemps porteurs de gains de productivité sur de petites superficies avec des moyens limités, ces systèmes nécessitent aujourd’hui une réorientation afin de mieux concilier performance économique et durabilité environnementale.

Face à ces contraintes, les approches agroécologiques offrent de nouvelles perspectives pour concilier productivité, durabilité et résilience. C’est dans ce cadre qu’a été développée une nouvelle conception de verger basée sur la diversification, évaluée dans le cadre du projet de recherche PRIMA-DREAM. Ce modèle agroécologique, mis en œuvre simultanément en Italie, en Espagne et au Maroc, repose sur la diversification génétique et fonctionnelle des systèmes de production fruitière afin d’améliorer leur performance écologique et économique. L’objectif est de concevoir des agroécosystèmes multifonctionnels associant vergers multi-variétaux, cultures intercalaires diversifiées et stratégies d’irrigation raisonnée pour optimiser l’efficience d’utilisation de l’eau. L’ensemble est conduit selon une gestion à faibles intrants, privilégiant les solutions biologiques et préventives, en cohérence avec les principes de l’agroécologie.

Au Maroc, le nouvel agroécosystème a été mis en expérimentation à la station de l’INRA à Annoceur, représentative des conditions de production du pommier en moyenne montagne. Ce dispositif vise à tester un modèle de verger diversifié et à en évaluer les performances agronomiques, écophysiologiques et environnementales en comparaison avec le système conventionnel de la région. Le système agroforestier conçu repose sur l’association de six variétés de pommier : Golden Delicious, Starking Delicious, Story, King Roat, Anna et Dorsett Golden. Ce choix variétal a pour objectifs d’assurer une production plus stable face au stress thermique, notamment hivernal, d’étaler la floraison au bénéfice des pollinisateurs et d’échelonner la maturité des fruits pour faciliter l’écoulement de la production sur le marché. Il devrait également contribuer à une amélioration de la qualité des fruits, une retombée logique de la diversification variétale. Trois cultures intercalaires adaptées au climat local ont été introduites : le romarin, plante aromatique pérenne aux propriétés allélopathiques, attractives pour les pollinisateurs et répulsives pour certains ravageurs ; la fève, légumineuse fixatrice d’azote qui contribue à l’enrichissement du sol ; et le colza, plante de couverture à biomasse élevée assurant une floraison abondante favorable aux pollinisateurs et améliorant la structure du sol. Les herbes spontanées ont été partiellement maintenues afin d’accroître la diversité floristique et de soutenir les communautés auxiliaires. Le dispositif est conduit sous irrigation déficitaire continue équivalente à 80 % de l’ETc, avec un suivi du statut hydrique et nutritionnel des arbres (Figure 1). L’évaluation repose sur un protocole comparatif entre le système agroforestier et le système conventionnel témoin, basé sur deux variétés de pommier, Golden Delicious et Starking Delicious, conduites en monoculture. Les mesures portent sur la croissance végétative, les indicateurs physiologiques liés au statut hydrique, la fertilité du sol et la production fruitière.

Figure 1 : Conception et dispositif expérimental du système agroforestier à base de pommier, installé à la station de l’INRA d’Annoceur

Les premières observations montrent une nette amélioration de la performance globale dans le système agroforestier. Les arbres présentent une croissance plus équilibrée et une entrée en production plus rapide. À la deuxième année après plantation, le rendement moyen en pommes a atteint 73 qx/ha dans le système agroforestier, contre 34 qx/ha dans le système conventionnel (Figure 2). Cette avance semble liée à une stimulation physiologique induite par le romarin, dont les composés volatils auraient favorisé la floraison et une entrée en fructification plus précoce du pommier. La biomasse totale produite des cultures intercalaires s’est élevée à 18 qx/ha pour le romarin et à 16 qx/ha pour le mélange fève – colza – herbes spontanées, générant une valeur économique complémentaire tout en enrichissant la matière organique du sol.

Un autre résultat remarquable concerne la pression parasitaire : les attaques du carpocapse ont été pratiquement absentes dans le système agroforestier, contre près de 33 % des arbres touchés dans le système conventionnel. Ce résultat pourrait s’expliquer par les propriétés répulsives du romarin, mais cette hypothèse reste à confirmer par des observations complémentaires dans les années à venir.

Sur le plan physiologique, la conductance stomatique et la teneur en chlorophylle révèlent un statut hydrique légèrement inférieur dans le système agroforestier en raison de la compétition pour l’eau exercée par les cultures intercalaires. Cependant, cette contrainte n’a pas affecté la croissance végétative ni la production, probablement grâce à l’action combinée des composés allélopathiques du romarin, de la fixation d’azote par la fève et de la couverture végétale qui réduit l’évaporation et améliore la structure du sol. Par ailleurs, les analyses foliaires mettent en évidence des teneurs plus élevées en composés antioxydants, notamment en polyphénols et en flavonoïdes, traduisant une meilleure résilience physiologique des arbres face aux stress environnementaux.

Conclusion

Ces résultats préliminaires confirment que la diversification génétique et fonctionnelle des vergers constitue une voie prometteuse pour renforcer l’adaptation des systèmes fruitiers méditerranéens aux effets du changement climatique. Le système agroforestier testé à Annoceur montre des tendances positives en termes de productivité précoce, de stabilité des rendements, de santé des sols et de biodiversité utile, tout en réduisant la dépendance aux intrants chimiques et en contribuant à la résilience socio-économique des producteurs. À moyen terme, des suivis complémentaires permettront d’analyser plus finement les interactions sol-plante, la dynamique des auxiliaires et la qualité organoleptique des fruits. La station d’Annoceur, en tant que plateforme d’innovation agroécologique, jouera un rôle central dans la co-construction de nouvelles références techniques adaptées au contexte marocain, en partenariat avec les agriculteurs, les conseillers et les institutions du secteur.

Figure 2 : Productions réalisées en 2ème année d’âge du verger, dans le système agroforestier et système conventionnel de pommier
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