Le carpocapse des pommes et des poires (Cydia pomonella L.) : entre résistance aux insecticides et alternatives biologiques émergentes

Dina Akroute et Salma El Iraqui El Houssaini (INRA Meknès)

Dina Akrout, PhD Student CRRA Meknès-FS Kenitra
Dina Akrout, PhD Student INRA CRRA Meknès – UIT FS Kenitra

Lors de nos missions dans plusieurs vergers de la région de Meknès, ainsi qu’au cœur des zones de production de pommier à Midelt, nous avons constaté l’ampleur du problème : des dégâts importants persistent malgré des traitements répétés, et les agriculteurs se montrent inquiets face à l’inefficacité apparente de certaines interventions. Ces constats soulèvent des questions essentielles : la résistance serait-elle déjà présente au Maroc ? Que signifie exactement la résistance ? Quels sont les mécanismes sous-jacents ? Comment évolue-t-elle ? Autant de questions qui ont attisé notre curiosité scientifique et nous ont poussés à approfondir nos investigations. La résistance aux insecticides reflète l’évolution accélérée par sélection naturelle. En d’autres termes, dans une population de carpocapse, certains individus possèdent naturellement, par mutation génétique, des caractéristiques les rendant moins sensibles à un insecticide donné. Lorsqu’un traitement est appliqué, la majorité des insectes meurent, mais certains individus « résistants » survivent. Ces quelques survivants se reproduisent et transmettent leurs gènes de résistance à leur descendance. Génération après génération, la proportion d’individus résistants augmente dans la population d’autant plus que le carpocapse est caractérisé par un polyvoltinisme: il produit 3 à 4 générations par an selon les régions, et cette reproduction rapide accélère considérablement la sélection des individus résistants.

Un bon rendement, une production de qualité et un profit élevé constituent les principales préoccupations des exploitations agricoles marocaines. Pour atteindre ces objectifs, elles explorent diverses méthodes de gestion et de protection des cultures. Le secteur de la pomiculture n’échappe pas à cette tendance : pour se protéger du carpocapse, un petit papillon aux dégâts considérables et à la biologie complexe, les producteurs se tournent massivement vers les insecticides. L’effet « knock-down » de ces produits répond bien aux attentes économiques, mais leur utilisation reste trop souvent excessive, et cette dépendance chimique devient préoccupante.

Fig 1. Sélection de la résistance via la lutte insecticide. Les insectes en blanc et en rouge représentent respectivement les individus sensibles et résistants au traitement appliqué.

Les premières alertes concernant la résistance du carpocapse au Maroc remontent à 2015, lorsque des études dans les vergers d’Azrou ont révélé une perte d’efficacité notable de certaines matières actives, notamment la deltaméthrine, dont la sensibilité avait déjà diminué d’environ 25 % [1]. Après le retrait de plusieurs insecticides, les producteurs se sont largement tournés vers les pyréthrinoïdes, motivés par leur coût relativement faible et leur large disponibilité. Huit ans plus tard, nos investigations dans deux vergers pomicoles situés à Laanoceur et Immouzzer confirment une aggravation marquée du phénomène de résistance. Les populations de carpocapse collectées dans ces vergers et élevées au laboratoire d’entomologie de l’INRA de Meknès ont fait l’objet d’évaluations toxicologiques approfondies en 2023 et 2024. Les résultats ont mis en évidence une diminution significative de l’efficacité de quatre des sept matières actives testées, avec une perte de sensibilité particulièrement élevée vis-à-vis des pyréthrinoïdes. Ces derniers affichent désormais des taux de survie larvaire dépassant 90 %, avec une résistance atteignant 95 % pour la deltaméthrine, 80 % pour la cyperméthrine et 82 % pour la lambda-cyhalothrine. Cette utilisation intensive a créé une pression de sélection majeure, favorisant la prolifération de populations résistantes et compromettant gravement l’efficacité des stratégies de lutte actuelles.

Fig 2. Niveaux de sensibilité et de résistance de Cydia pomonella aux pyréthrinoïdes dans la population d’Imouzzer.

Au-delà de ces observations sur le terrain, nos recherches se sont approfondies pour comprendre les mécanismes génétiques sous-jacents. L’analyse a révélé la présence de la mutation kdr (knockdown resistance) L1014F au sein des deux populations étudiées. Cette mutation affecte le gène codant pour le canal sodique voltage-dépendant, cible des pyréthrinoïdes. L’alignement des séquences génétiques des souches testées avec une souche sensible a mis en évidence une substitution ponctuelle dans l’ADN: CTT → TTT, entraînant le remplacement d’une leucine (L) par une phénylalanine (F) à la position 1014 de la protéine (Figure 3). Ce changement réduit considérablement l’affinité des pyréthrinoïdes pour leur cible, rendant ces insecticides largement inefficaces. Cette mutation explique les niveaux élevés de résistance observés dans les vergers marocains et confirme que la résistance est solidement ancrée génétiquement dans les populations de carpocapse.

Fig 3. Alignement multiple du gène kdr montrant la mutation associée à la résistance aux pyréthrinoïdes

La résistance du carpocapse aux insecticides illustre un principe fondamental : il est impossible de gagner une course aux armements contre la nature. Les insectes, dotés d’une remarquable capacité d’adaptation, développent inévitablement des mécanismes de résistance face aux molécules chimiques que nous concevons. Ce phénomène, observé dans de nombreuses régions du monde, compromet l’efficacité des programmes de lutte basés uniquement sur les traitements chimiques [2].

Face à ce constat, l’avenir de la lutte contre le carpocapse repose sur une approche intégrée, combinant plusieurs méthodes complémentaires et visant à réduire la pression de sélection favorisant l’émergence de résistances. Parmi ces stratégies, on retrouve l’utilisation des pièges sexuels comme méthode d’estimation du risque ou la confusion sexuelle comme méthode de lutte. Cependant, nos missions de terrain ont montré que, malgré l’application de ces techniques, les dégâts du ravageur restent parfois importants, et nécessitent plusieurs interventions insecticides. Cette situation souligne la nécessité d’introduire de nouveaux outils de lutte, plus durables et écologiquement compatibles. C’est dans cette optique que s’inscrit notre orientation vers le contrôle biologique, en recherchant des solutions issues du propre écosystème du carpocapse. Nous avons ainsi isolé plusieurs champignons entomopathogènes (EPF) à partir d’insectes naturellement infectés collectés dans des vergers de pommier, notamment des pucerons. Ces isolats, appartenant principalement aux genres Aspergillus et Penicillium, ont été testés sur des larves néonates de carpocapse à différentes concentrations. Les résultats ont montré qu’à la concentration la plus élevée (1×10⁸ conidies/mL), certaines souches provoquaient une mortalité larvaire dépassant 80 %, surpassant même la souche commerciale de Beauveria bassiana, référence en matière de biopesticide fongique.

Fig 4. État des larves de carpocapse après traitement par divers isolats fongiques (PO–PG : Penicillium spp. ; ASP1–ASPC2 : Aspergillus spp.), comparé au témoin non traité (NC).

L’intérêt croissant pour les champignons entomopathogènes réside dans la diversité de leurs mécanismes d’action. Contrairement aux insecticides chimiques, qui agissent sur une cible moléculaire précise, les EPF déploient simultanément plusieurs stratégies pathogéniques : reconnaissance et adhésion cuticulaire médiée par les hydrophobines, dégradation enzymatique de la cuticule par des hydrolyses séquentielles (protéases, chitinases, lipases), colonisation hémocœlique et production de métabolites secondaires toxiques [3,4,5]. Ce mode d’action complexe rendrait la résistance des insectes à ces champignons beaucoup moins probable, car plusieurs étapes physiologiques sont impliquées.

La résistance du carpocapse aux insecticides au Maroc n’est plus une hypothèse, mais une réalité documentée, génétiquement ancrée dans les populations et en progression constante. Le développement et la valorisation des agents biologiques représentent une voie prometteuse pour renforcer la lutte intégrée contre le carpocapse. En exploitant la richesse microbienne naturelle des vergers, il devient possible d’envisager des stratégies de contrôle plus durables, respectueuses de l’environnement et économiquement viables. Il s’agit d’un véritable changement de paradigme : plutôt que d’éliminer totalement le carpocapse, l’objectif est de maintenir ses populations en dessous du seuil de nuisibilité économique, tout en préservant l’environnement et la biodiversité des vergers.

Références

El Iraqui, S., 2016. Assessment of control strategies against Cydia pomonella (L.) in Morocco. Journal of plant protection research.

Qin, Y., Liu, X., Peng, G., Xia, Y., Cao, Y., 2023. Recent advancements in pathogenic mechanisms, applications and strategies for entomopathogenic fungi in mosquito biocontrol. J. Fungi 9 (7), 746.

Quesada-Moraga, E., Alain, V.E.Y., 2004. Bassiacridin, a protein toxic for locusts secreted by the entomopathogenic fungus Beauveria bassiana. Mycol. Res. 108 (4), 441–452.

Quesada-Moraga, E., Gonzalez-Mas, N., Yousef-Yousef, M., Garrido-Jurado, I., Fernandez-Bravo, M., 2023. Key role of environmental competence in successful use of entomopathogenic fungi in microbial pest control. J. Pest. Sci. 97, 1–15.

Reyes, M., Barros-Parada, W., Ramírez, C. C., & Fuentes-Contreras, E., 2015. Organophosphate resistance and its main mechanism in populations of codling moth (Lepidoptera: Tortricidae) from Central Chile. Journal of economic entomology108(1), 277-285.

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