
Ir Noureddine Bahri, Information-Communication, SRD – CRRA Meknès
La question de l’intégration et de la mobilisation des jeunes ruraux pour le développement agricole et rural est à l’ordre du jour plus que jamais et ce dans le cadre notamment du chantier de revue des orientations et objectifs du Plan Maroc Vert en rapport avec le développement des zones rurales défavorisées. A travers le déploiement de plusieurs stratégies de vie, les jeunes se positionnent en effet en acteur principal de développement en zones rurales pauvres du Maroc qui connaissent de continuelles dynamiques de changement amorçant dans certains cas de réelles mutations.
Ainsi, et pour bien comprendre les logiques et les stratégies des jeunes générations rurales, il s’avère nécessaire de considérer le contexte local en interaction avec les dynamiques globales. Une approche globale d’investigation doit permettre en l’occurrence de prendre en compte les différentes dimensions de la vie juvénile et de la participation citoyenne des jeunes, en relation avec l’organisation sociale et économique locale et avec une profondeur historique suffisante.
Afin de contribuer à une meilleure connaissance de la jeunesse rurale, une étude a été conduite au sein de trois zone rurales du Moyen Atlas caractérisées par (i) une situation de contraintes sociale, économique et écologique et un niveau supérieur de pauvreté, (ii) un dynamisme socio-économique qui préside à l’offre d’opportunités de vie pour les jeunes facilitant ainsi leur intégration dans le tissu productif local et (iii) une dynamique collective locale, impulsée aussi bien par les structures socioprofessionnelles locales que par les nouveaux acteurs de la société civile locale.
Pour la collecte de l’information primaire requise, l’étude a adopté une approche conciliant une enquête quantitative par questionnaire auprès de 305 jeunes (18-34 ans, 37% jeunes femmes, 81% célibataires) et une investigation qualitative (interviews approfondies et ateliers d’analyse participative).
Stratégies de vies des jeunes ruraux : études et emploi agricole
Les stratégies de vie développées par les jeunes ruraux des trois sites considérés s’articulent essentiellement autour de deux principales alternatives. Les études, d’abord, avec une quasi-totalité de jeunes scolariséEs et un pourcentage limité à 7% d’enquêtéEs non scolariséEs, essentiellement des jeunes femmes. Plus de la moitié de notre échantillon a atteint un niveau d’étude secondaire, 29% sont des universitaires et 14% seulement ont eu accès à une formation professionnelle. La seconde stratégie de vie s’avère être « le travail » ou « la recherche d’emploi » : 32%, 27% et 25% sont successivement les proportions des jeunes enquêté(e)s au niveau des trois sites déclarant « travailler » ou être « à la recherche d’un emploi ». L’agriculture confirme ici son importance pour l’économie rurale avec 34% de jeunes recrutés par le secteur primaire alors que 30% exercent de petits
boulots faiblement rémunérés (garçon de café, gérant de cybercafé, travailleuse à domicile, etc). 22% de jeunes accèdent à un poste de salarié du secteur public ou privé. A noter que les jeunes filles sont majoritaires à déclarer « Ne rien faire » avec des proportions variant entre 60% et 93% selon le site de l’étude, et ce malgré leur forte contribution aux travaux agricoles au sein de l’exploitation familiale et aux travaux ménagers au foyer familial.
Aussi bien les jeunes étudiantEs que les jeunes travailleurSEs sont bien satisfaitEs de leur statut social sauf que ces dernierEs sont instisfaitEs de leurs rémunérations. Ceci est une conséquence directe de la structure des emplois exercés et à faibles rémunérations, voir même sans rémunération comme c’est le cas de l’emploi familial en agriculture. 59% des jeunes considéréEs dans cette étude déclarent en effet contribuer aux travaux agricoles dans l’exploitation familiale sans pour autant contribuer ni à sa gestion ni à la prise de décision la concernant. Toutefois, les jeunes ruraux continuent de croire en l’agriculture en tant que secteur économique de première importance pour l’avenir du pays et de leur localité. 87% de jeunes pensent ainsi que le métier « agriculteur » est un bon métier. Cependant pour poursuivre cette carrière, les jeunes ont à surmonter des contraintes de taille dont essentiellement l’accès au foncier, à l’eau d’irrigation et au financement.
Insertion sociale et participation citoyenne des jeunes ruraux
Les jeunes ruraux accordent leur confiance absolue d’abord à leurs familles, ensuite à leurs amis, et le niveau de cette confiance va en diminuant dès qu’il s’agit de cercles sociaux plus élargis. Et c’est en fait au sein de ces deux premiers niveaux d’épanouissement social (famille et amis) que les jeunes construisent leurs propres opinions à travers le partage et l’enrichissement de leurs idées relatives à plusieurs thèmes d’intérêt, notamment entre amis où une diversité de sujets est abordée. La religion, la patrie et les sujets ayant traits directs à la démocratie sont prépondérants au sein des sujets débattus dont la liste est clôturée par la politique partisane.
Côté rapports aux institutions civiles et politiques, 28% des enquêtéEs déclarent adhérer, participer ou bénéficier des activités d’une organisation civile ou politique. Ceci traduit un taux d’encadrement très limité. Les jeunes femmes confirment ici leur ouverture, plus nuancée, aux initiatives des organisations civiles pour le développement en totalisant un taux d’adhésion aux organisations civiles et politiques dépassant de quatre points celui enregistré par leurs pairs du sexe masculin (30% contre 26%). Le niveau d’études est de même déterminant en la matière puisque la participation citoyenne des jeunes augmente nettement avec le niveau d’étude : la participation citoyenne est effective chez 71% de jeunes ayant un niveau universitaire contre seulement 21% pour ceux/celles ayant un niveau d’études secondaires et 10% pour le primaire. Le pourcentage des adhérentEs et participantEs aux organisations civiles et politiques dépend aussi de la situation économique de la famille du jeune : ce taux atteint 33% pour les jeunes issuEs de familles relativement aisées, 32% pour les moyennes et seulement 18% pour les familles pauvres, selon les déclarations des interviewéEs.
Conclusion :
Les jeunes ruraux constituent un potentiel certain pour le développement des zones rurales pauvres. Le spectre des stratégies de vie qui leur sont permises reste toutefois restreint et fortement impacté par les faibles opportunités d’accès à l’emploi. Leur insertion socio-professionnelle et la promotion de leur participation citoyenne sont en effet deux conditions préalables leur permettant d’assumer le rôle qui est le leur en
matière de développement économique et social. Le renforcement de leur capital humain à travers la formation universitaire et professionnelle, l’adoption de mécanismes incitatifs à l’accès au marché de l’emploi dans le secteur agricole d’abord, qui garde un attrait certain pour cette catégorie, et au sein d’autres secteurs économiques ensuite, sont deux leviers importants pour la mobilisation de l’énergie de cette jeunesse rurale. Un accompagnement en matière de renforcement des capacités et des compétences juvéniles ainsi que des mesures promotionnelles de l’action collective pour le développement ne manqueront pas de soutenir les efforts consentis envers les jeunes ruraux en besoin d’ouverture et d’enrichissement de leurs réseaux d’appartenance sociale à travers une consolidation de la confiance en les institutions publiques et civiles.

