DIFFÉRENCIATION DES PRODUITS AGRICOLES À TRAVERS LES SIGNES DISTINCTIFS D’ORIGINE ET DE QUALITÉ : CAS DE LA GRENADE SEFRI OULED ABDELLAH. Par Lisa Ducournau (1,2), Aziz Fadlaoui (2), Noureddine Bahri (2), Marouane Jbilou (3).

Lisa Ducournau

Lisa Ducournau

Depuis la promulgation de la loi sur les signes distinctifs d’origine et de qualité, près d’une dizaine de produits arboricoles ont été labélisés. Cette démarche est supposée générer des avantages économiques, sociaux et environnementaux (Chever, 2015 ; Deselnicu et al., 2013). Toutefois, elle comporte aussi des coûts (Bramley et al., 2009). Elle requiert notamment, des acteurs qui s’engagent volontairement dans le processus et des institutions capables d’accompagner et d’appuyer les concernés par des actions diverses et ciblées (Poméon et Fournier, 2010). Au regard de ces considérations, cette recherche a consisté à analyser les conditions d’émergence de ces initiatives, les motivations des acteurs, les facteurs de succès ainsi que les contraintes à travers le cas de l’Indication Géographique (IG) de la Grenade Sefri Ouled Abdellah de la région de Béni Mellal-Khénifra.

La démarche adoptée pour la collecte et l’analyse des données a été articulée autour de deux phases. Au cours de la première phase, des entretiens ont été effectués auprès d’une vingtaine d’acteurs impliqués directement et/ou indirectement dans le processus de mise en œuvre de l’IG. Il s’agit des organisations professionnelles, des institutions de recherche, de développement et d’encadrement, et des opérateurs privés.  Parallèlement, d’autres entretiens ont été réalisés auprès de 21 producteurs de grenade dont 15 adhérents à l’organisation professionnelle porteuse du projet de l’IG et 6 non adhérents. Lors de la seconde phase, un atelier a été organisé avec l’ensemble des acteurs en vue non seulement de partager les avis et de construire une vision concertée de ce que représente l’IG pour le territoire, mais également de pérenniser son fonctionnement.

II. Principaux constats relevés

L’aire géographique de la grenade Sefri couvre la Machiyakha d’Ouled Abdellah et relève de la commune rurale Khalfia de la province de Fquih Ben Saleh (Figure 1). C’est grâce aux caractéristiques du produit, son origine et sa réputation qu’une réflexion autour de sa labellisation a émergé. En 2008, une association a porté le projet de l’IG sous la supervision de l’ORMVA du Tadla. Les mêmes membres de l’association ont procédé, en 2010, à la création d’une coopérative et à l’élaboration du cahier des charges. La reconnaissance officielle de l’IG a été promulguée en 2011 (Figure 2). La coopérative a bénéficié, d’un projet pilier II dans le cadre du PMV, au cours de 2010-2014. Ce dernier a porté sur l’installation d’un complexe de valorisation comprenant deux unités frigorifiques et une station de conditionnement. Pour la commercialisation, les producteurs disposent d’un marché à l’intérieur de l’aire géographique.

Figure 1. Aire géographique de l’IG de la grenade Sefri Ouled Abdellah

Figure 1. Aire géographique de l’IG de la grenade Sefri Ouled Abdellah

Ces dynamiques ont engendré une nette amélioration de la commercialisation ainsi qu’une extension des superficies allouées à cette culture. En effet, les prix payés aux producteurs ont enregistré des accroissements significatifs, passant de 2 à 4 dh/kg en l’espace de 8 ans. Aussi, un processus d’exportation à l’étranger a été initié même si les quantités échangées restent faible. Parallèlement, des projets individuels sur la production de grenade Sefri au sein de l’aire géographique ont émergé. La superficie consacrée à cette culture est passée de 860 ha à 1250 ha actuellement, soit un accroissement de près de 45%. Le rendement moyen est de 24 T/ha, contre une moyenne nationale de 13 T/ha. Cette culture permet de générer une marge bénéficiaire estimée à plus de 50000 dh/ha et de valoriser l’eau d’irrigation d’environ 4 dh/m3.

Figure 2. Frise chronologique de la construction de l’IG de la grenade Sefri Ouled Abdellah

Figure 2. Frise chronologique de la construction de l’IG de la grenade Sefri Ouled Abdellah

Toutefois, des contraintes et des défaillances ont été relevées et ont contribué à la suspension de l’activité de la coopérative en 2016-17 et à la mise en veilleuse du processus de traçabilité et de certification. Celles-ci ont trait, certes, aux aspects techniques et organisationnels, mais relèvent aussi de la gouvernance et de la coordination. Sur le plan technique, le cahier des charges est très strict en termes de conduite des vergers, de récolte et de conditionnement. En moyenne, la superficie des vergers est d’environ 1,4 ha, sachant que près de 65% des producteurs exploitent moins d’un ha. Les savoirs techniques des producteurs sont encore traditionnels et la plupart des vergers sont conduits en mode d’irrigation gravitaire. Cette pratique engendre non seulement une consommation importante en eau, près de 10.000 m3/ha, mais contribue également à l’éclatement des grenades (Guennouni, 2014 ; Segmani, 2008).

Sur le plan organisationnel, la coopérative, porteuse du projet, avait débuté avec un effectif de 104 adhérents. Actuellement, elle compte 181 membres, sur environ 800 producteurs. Ces derniers sont nombreux à déclarer connaître l’IG. Toutefois, ceci ne signifie pas qu’ils en aient complètement compris le fonctionnement et qu’ils soient au courant des exigences du cahier des charges. Ils ont également manifesté des difficultés à cerner les enjeux de l’IG et le respect des normes convenues. Aussi, des conflits sociaux ont pu être identifiés, entre adhérents et non adhérents, engendrant ainsi une réticence à s’engager dans ce processus. De tels constats sont révélateurs d’un déficit d’appropriation de l’IG et plaident en faveur de la planification d’actions visant à fédérer les producteurs. L’organisation professionnelle à l’amont est indispensable pour la réussite de la démarche de qualification (Vitrolles et al., 2006).

En plus de ces défaillances organisationnelles, s’ajoutent celles liées à l’action collective et la coordination entre les acteurs professionnels, institutionnels et privés. La majorité des acteurs consultés s’accordent sur la nécessité d’une remise en question de la gouvernance actuelle de l’IG. Des insuffisances de communication et de concertation ont été identifiées entre ces différents types d’acteurs présentant parfois des intérêts et des points de vue différents voire même divergents.  Il a été constaté aussi un manque de mobilisation et de travail collectif ainsi que des relations dépourvues de réciprocité et de confiance. Pourtant, le développement d’IG est de nature collective (Bertrand et Moquay, 2004).

III. Enseignements et implications

Le processus de valorisation de l’IG de la grenade Sefri est encore à ses débuts et requiert un appui sur la durée. Globalement, il existe une volonté, de la part des différents acteurs, à réussir ce chantier. Néanmoins, des contraintes persistent encore. Pour y remédier, trois principaux volets visant l’opérationnalisation et la promotion de l’IG ont été identifiés. Le premier volet porte sur le renforcement des capacités de la coopérative à travers le recours à des cadres expérimentés notamment en marketing et l’adoption d’une démarche de planification des activités en concertation avec les partenaires. Le second volet consiste à renforcer l’action concertée de tous les acteurs à travers la constitution d’une plateforme d’innovation pour initier des actions collectives et novatrices en réponse aux contraintes identifiées.

Cette plateforme est appelée à jouer le rôle de guide pour les producteurs agricoles avec des actions diversifiées allant de la formation et la recherche de financement jusqu’à la valorisation, à travers non seulement la promotion du produit brut, mais également l’appui et l’accompagnement de la transformation (études de marché, business plans, etc.). Pour ce qui est des aspects de traçabilité et de certification, il a été proposé de les structurer selon les moyens disponibles et de les planifier selon une démarche graduelle et progressive. Le dernier volet se rapporte à l’activation d’un processus d’information et de communication (mass-médias, site internet, etc.) permettant aux consommateurs de s’informer sur le produit labélisé.

Références

Bertrand, N., Moquay, P., 2004. La gouvernance locale, un retour à la proximité. Economie Rurale, Proximité et territoires, N°280 : 77-95.

Bramley, C., Biénabe, E., Kirsten, K., 2009. The economics of geographical indications: Towards a conceptual framework for geographical indication research in developing countries. In: The economics of intellectual property: Suggestions for Further Research in Developing Countries and Countries with Economies in Transition. World Intellectual property organization.

Chever, T., 2015. Les indications géographiques au sein de l’Union européenne : aspects économiques. Colloque mondial sur les indications géographiques, Budapest, 21 octobre 2015.

Deselnicu, O.C., Costanigro, M., Souza-Monteiro, D.M., McFadden, D.T., 2013. A Meta-Analysis of Geographical Indication Food Valuation Studies: What Drives the Premium for Origin-Based Labels? Journal of Agricultural and Resource Economics, 38(2) : 204–219.

Guennouni, A., 2012. Le grenadier acteur de diversification fruitière au Maroc. Agriculture du Maghreb, n°61, juillet-août 2012.

Poméon, T., Fournier, S., 2010. La construction sociale des labels liés à l’origine des produits agroalimentaires : une conciliation entre des intérêts contradictoires ? Etudes de cas au Mexique et en Indonésie. ISDA juin 2010, Montpellier, France. Cirad-Inra-SupAgro, 13 p.

Segmani, M., 2008. Effet de la dose d’irrigation et de la culture intercalaire sur la production du grenadier (Punica granatum L.). Mémoire de 3ème cycle, Option : Sciences et Techniques en Production fruitière, E.N.A. Meknès.

Vitrolles, D., Mafra, L., Cerdan, C., 2006. Enjeux et perspectives de développement des Indications Géographiques au Brésil, une analyse à partir des deux produits de l’Etat du Minas Gerais. 3ème colloque international du réseau SYAL «Systèmes Agroalimentaires localisés» Alimentation et Territoires «ALTER 2006», Baeza (Jaén), Espagne, 18-21 Octobre 2006, 27 p.

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(1) INU Champollion d’Albi, France.

(2) INRA – CRRA Meknès.

(3) INRA – CRRA Beni Mellal.

Ce travail est réalisé dans le cadre du mémoire de Master 2 en Gestion de l’Environnement et Valorisation des Ressources Territoriales de Lisa Ducournau en stage à l’INRA (CRRA Meknès et CRRA Beni Mellal) d’avril à sept. 2019.

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